Production du charbon de bois : une activité destructrice des forêts ivoiriennes
Cet article a été rédigé par Chance Hamed Soro, journaliste spécialisé en environnement à NDC.
En Côte d’Ivoire, la déforestation n’est pas un phénomène abstrait. Elle est visible au quotidien. Cette pratique qui ronge le couvert forestier ivoirien dénote de multiples facteurs.
Ce sont entre autres l’agriculture extensive, l’exploitation illégale du bois, l’orpaillage clandestin, l’urbanisation. Dans tout ce grand groupe dévastateur de la forêt, la production de charbon de bois occupe une place centrale.

Le constat
Dans les villes comme dans les villages, le charbon de bois reste l’une des principales sources d’énergie domestique. Il alimente les foyers modestes, les restaurants populaires, les maquis, les cantines scolaires. Il est peu coûteux, facilement disponible. Mais le charbon répond surtout à un besoin énergétique encore marqué par l’insuffisance des alternatives accessibles.
Le problème, c’est que derrière chaque sac de charbon se cache une réalité moins visible : des arbres sont abattus au quotidien, sans le moindre plan de gestion. Des forêts disparaissent progressivement, des sols décoiffés sont exposés à l’érosion. Contrairement à l’exploitation forestière industrielle, la production de charbon de bois est diffuse. Elle est informelle, difficile à contrôler. Ce qui en fait un facteur particulièrement redoutable de déforestation.
Dans les zones rurales, cette pratique devient souvent une activité de survie. Lorsque les revenus agricoles chutent, lorsque les prix sont instables, lorsque la terre s’épuise, le charbon apparaît comme une solution immédiate. Une solution qui, à long terme, aggrave pourtant la précarité.
Dans la Nawa, précisément dans la zone de Soubré, la culture du cacao fait face à la disparition de l’ombre. Pourtant, il y a quelques années en arrière, la zone constituait le cœur historique de la production du cacao ivoirien. La forêt a longtemps été l’alliée du paysan. Elle offrait de l’ombre, régulait l’humidité, protégeait les sols. Aujourd’hui, elle se fait rare. « Avant, nos cacaoyers étaient protégés par les grands arbres. Maintenant, le soleil tape fort. Les cabosses sèchent trop vite, certaines tombent avant maturité. » , raconte Koffi (nom d’emprunt), producteur de cacao depuis plus de vingt ans.
Dans sa plantation, les ombrages ont peu à peu disparu, les arbres étant souvent coupés pour la production de charbon. Le bois est vendu, transformé, consommé de fois à des centaines de kilomètres de là. Cependant, les conséquences, elles, restent locales. « Les saisons ne sont plus comme avant. La pluie peut tarder, ou tomber trop fort d’un coup. Le sol devient dur, pauvre. On travaille plus pour récolter moins », poursuit le planteur.
De l’autre côté, à l’Est du pays, dans la région de l’Indénié-djuablin, les forêts jouaient un rôle crucial pour l’agriculture vivrière. Elles favorisaient essentiellement la production de manioc, d’igname, de maïs, de légumes. Des produits dont la culture requiert des sols riches et des cycles climatiques relativement stables. Pour Adoubla Ama, productrice de vivriers, la situation s’est progressivement détériorée. « Là où on cultivait avant, il n’y a plus d’arbres. Le sol chauffe, l’eau ne reste pas. Même le manioc souffre », déplore la productrice.
Dans cette zone frontalière, la pression sur les ressources forestières est accentuée par la demande locale et transfrontalière en charbon. Les forêts communautaires deviennent des réserves de bois-énergie, exploitées sans reconstitution systématique. « Quand les arbres disparaissent, tout change. Les vents sont plus forts, les pluies emportent la terre. On replante, mais ça ne donne plus comme avant », explique-t-elle.
Des initiatives pourtant louables
Face à l’ampleur de la déforestation, l’État ivoirien multiplie les initiatives ces dernières années. Des politiques de préservation du couvert forestier, des programmes de reboisement, la réforme du secteur forestier, ainsi que l’encadrement progressif du bois-énergie figurent parmi les réponses apportées.
Des efforts sont également faits pour promouvoir des foyers améliorés, moins consommateurs de charbon. Mais aussi pour encourager des alternatives énergétiques plus durables. Sur le plan agricole, l’agroforesterie est de plus en plus mise en avant, notamment dans le domaine du cacao, afin de concilier production et restauration des couverts forestiers.
Des facteurs handicapants
En dépit des efforts, la réalité du terrain demeure complexe. La production de charbon de bois est largement informelle. Elle est soutenue par des dynamiques sociales fortes : pauvreté rurale, chômage, demande urbaine croissante. La régulation seule ne suffit pas, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’alternatives économiques viables, pour les populations concernées.
Au-delà des frontières nationales, la Côte d’Ivoire évolue dans un contexte international de plus en plus exigeant. Les engagements climatiques, les mécanismes de lutte contre la déforestation et les nouvelles réglementations commerciales, notamment européennes, poussent les pays producteurs à renforcer la durabilité de leurs filières.
Ces dispositifs visent à réduire la déforestation importée et à promouvoir des chaînes de valeur plus responsables. S’ils constituent une opportunité pour préserver les forêts, ils posent aussi des défis d’adaptation, en particulier pour les petits producteurs et les économies rurales dépendant des ressources naturelles. Pour les paysans, le changement climatique n’est pas une notion scientifique. Il se mesure à la pluie qui ne vient plus, au sol qui se fissure, aux saisons qui se dérèglent.
La forêt joue un rôle clé dans la régulation du climat local : elle favorise l’humidité, protège les sols, influence les cycles de pluie. Sa disparition rend les territoires plus vulnérables aux aléas climatiques, accentuant les difficultés agricoles. « Quand il y avait la forêt, on pouvait prévoir. Aujourd’hui, on subit », résume Koffi.
Sortir du cercle
La production de charbon de bois n’est ni un mal absolu, ni une fatalité. Elle est le symptôme d’un système énergétique et économique encore inachevé. Tant que les alternatives resteront inaccessibles, tant que la forêt sera perçue comme une ressource immédiate plutôt que comme un capital à préserver, la pression continuera.
La lutte contre la déforestation en Côte d’Ivoire passe par une approche équilibrée : protéger les forêts, sans ignorer les réalités sociales. Elle commande d’accompagner les populations rurales, de transformer les modes de production et de consommation. Car derrière chaque arbre coupé, il y a une marmite à faire bouillir, un champ à sauver, un avenir à préserver.
Cet article a été rédigé par Chance Hamed Soro | Journaliste spécialisé en environnement à NDC
