Abidjan : quand les ordures continuent d’investir les rues
Malgré les réformes engagées par l’État ivoirien et l’existence d’un cadre légal clair, le ramassage des ordures ménagères pose problème à Abidjan. La situation devient de plus en plus critique dans certains quartiers de la capitale économique du pays. Mais le plus inquiétant dans cette affaire, c’est que ces déchets investissent les rues.

Le constat sur le terrain
Des rues d’Abobo aux abords des marchés de Treichville, en passant par Yopougon et Koumassi, la situation se révèle similaire. La capitale économique ivoirienne peine encore à gagner la bataille de la salubrité.
À Abobo Gagnoa-gare ou au carrefour Diallo, les tas d’immondices forment parfois de véritables îlots au milieu des voies. À Yopougon Siporex et Gesco, les dépôts sauvages longent les caniveaux. Ils obstruent les chaussées et s’étendent, à mesure que les jours passent. Aux abords du grand marché de Treichville, comme à Koumassi, place Inch’Allah, les déchets ménagers se mêlent aux rebuts commerciaux. Ce triste scénario laisse se dégager une odeur pestilentielle persistante, devenue presque banale pour les riverains.
Un cadre légal et institutionnel pourtant bien défini
Pourtant, depuis plusieurs années, l’État ivoirien a engagé d’importantes réformes, pour améliorer la gestion des déchets solides ménagers. Cette politique se traduit par la création de l’Agence nationale de gestion des déchets (Anaged), la réorganisation du système de collecte. Avec l’implication d’opérateurs privés dans la lutte contre le phénomène. Tout cela témoigne d’une volonté politique affichée.
La Côte d’Ivoire dispose d’un arsenal juridique clair, en matière de protection de l’environnement. Le Code de l’environnement impose aux collectivités, aux entreprises et aux citoyens des obligations précises, en matière de gestion des déchets. Les dépôts sauvages d’ordures y sont formellement interdits et passibles de sanctions. Ces mesures répressives vont des simples amendes à des poursuites pénales, selon la gravité des faits.
L’Anaged est la structure chargée de la planification, de la régulation et du contrôle du système de gestion des déchets. Les mairies, elles, assurent un rôle de proximité, notamment en matière de sensibilisation et de salubrité urbaine. Les opérateurs privés, quant à eux, sont responsables de la collecte effective des ordures dans les zones qui leur sont attribuées. Sur le papier, le dispositif est structuré. Mais dans la pratique, des dysfonctionnements persistent.
Incivisme des citoyens ou défaillance du système ?
Pour de nombreux observateurs, la persistance des ordures dans les rues d’Abidjan résulte d’un double échec. D’un côté, l’incivisme des citoyens vis-à-vis du respect des normes environnementales reste une réalité. La situation est manifeste avec le non-respect des jours de collecte, des jets d’ordures dans les caniveaux ou sur les voies publiques, souvent nocturnes. Ces agissements de certains citoyens sont même légion dans les zones régulièrement desservies. Ce qui aggrave considérablement la situation.
À Treichville, Mlle Grâce D., commerçant aux abords du grand marché, pointe du doigt un problème quotidien. « Les clients, les vendeurs, tout le monde jette les ordures. Il n’y a pas assez de bacs et personne ne contrôle. Même quand on veut bien faire, c’est compliqué », déplore la vendeuse.
Du côté de Yopougon Gesco, Adama S., chauffeur de véhicule de transport en commun (gbaka), dénonce l’ampleur du phénomène sur la circulation. « Les ordures occupent maintenant une partie de la route. On est obligé de les contourner. Ça crée des bouchons et quelques fois des accidents. Et quand il pleut, c’est encore pire », accentue le conducteur.
De l’autre, les irrégularités dans la collecte, le manque de bacs à ordures, l’insuffisance de campagnes de sensibilisation continues et la faible application des sanctions prévues par la loi alimentent le problème. Dans plusieurs secteurs visités, les habitants affirment attendre parfois plusieurs jours, voire des semaines, avant le passage des camions-bennes.
À Abobo Gagnoa-gare, Mariam K., habitante du quartier, se dit lassée. « On nous parle de propreté. Mais quand les camions ne passent pas régulièrement, les gens n’ont plus le choix. Après, tout le monde est accusé d’être sale », dénonce-t-elle.
L’incidence du phénomène sur les populations et la ville
Les impacts de cette situation, négatifs, sont multiples et préoccupants. Sur le plan sanitaire, les ordures à ciel ouvert favorisent la prolifération des moustiques, des rats et des mouches. Elles augmentent les risques de maladies telles que le paludisme, les infections diarrhéiques ou les affections respiratoires.
Sur le plan de la mobilité urbaine, les déchets accumulés empiètent sur les routes. Ils réduisent la largeur des voies et contribuent aux embouteillages, notamment dans des zones déjà congestionnées comme Adjamé ou Abobo.

L’impact du phénomène sur l’environnemental est tout aussi considérable. On enregistre entre autres la pollution des sols, l’obstruction des caniveaux entraînant des inondations en saison des pluies. On note également la dégradation du cadre de vie. Cette situation constitue une réelle atteinte à l’image de la coquette ville d’Abidjan, vitrine économique du pays.
Certes l’Anaged adapte sa communication à l’ère moderne, publie du contenu sur ces canaux et réseaux sociaux. Elle a même mis des numéros WhatsApp à la disposition des populations, afin que celles-ci puissent dénoncer en temps réel la présence d’ordures ménagères sauvages. Mais beaucoup reste encore à faire, pour résoudre le problème.
L’urgence de l’action
La persistance des ordures ménagères dans les rues d’Abidjan demeure une préoccupation. Elle constitue une menace directe pour la santé publique, l’environnement et la qualité de vie urbaine. Devant l’ampleur de la situation, des mesures idoines et diligentes s’imposent, au risque de transformer Abidjan en un foyer permanent de risques sanitaires et environnementaux.
En la matière, la répression sévère et permanente de l’incivisme se présente comme une option de première ligne. Et sans une sensibilisation continue des masses et un ramassage régulier, avec des bacs à disposer partout, la capitale économique ivoirienne continuera de vivre au rythme de ses déchets.
Chance Hamed Soro
