A  Abidjan, il suffit de quelques minutes de pluie, pour que des quartiers entiers de certaines communes basculent dans le chaos, sous le poids des inondations. De Cocody, Yopougon, Abobo à Adjamé, Koumassi, en passant par Marcory, Bingerville, la liste s'allonge à chaque saison pluvieuse. Ce triste tableau, dû en partie à l’envahissement des canaux d’évacuation des eaux usées par les sachets plastiques, tue Abidjan à petit feu.

 

Aujourd’hui, quiconque parcourt Abidjan peut constater la situation sans peine. Des sachets noirs, bleus, des bouteilles plastiques, des gobelets jetables et emballages divers s'entassent dans les caniveaux, au point de les rendre méconnaissables. Les réseaux d'évacuation des ordures s'apparentent, par endroits, à une décharge à ciel ouvert. Les déchets s’accrochent aux grillages, s’amoncèlent aux carrefours ou flottent sous les ponts.

 

A cause de l’obstruction des caniveaux, sous l’action des fortes pluies, on assiste à des voitures bloquées, boutiques, rues et des habitations inondées. Un fait qui amène des populations à patauger dans des eaux noirâtres et nauséabondes.  Cette scène, devenue presqu'un rituel, cache une vérité que beaucoup refusent encore de voir en face. La capitale économique ivoirienne est en train de suffoquer sous les déchets plastiques.

 

Mais ces ordures n'arrivent pas en ces lieux par hasard. Elles sont le résultat de gestes ordinaires, répétés des millions de fois. Un sachet jeté çà et là, après usage, une bouteille abandonnée sur le trottoir, un emballage lancé à travers la vitre d'un véhicule. Pris isolément, chaque geste semble anodin. Mais multiplié à l'échelle d'une mégalopole, il constitue un danger environnemental.

 

Pourquoi la ville s'inonde-t-elle aussi vite ? La réponse tient à la logique même de l'assainissement urbain. En temps normal, l'eau de pluie ruisselle vers les caniveaux, puis vers les collecteurs, les bassins de rétention ou les lagunes. Mais ce système ne fonctionne que si l'eau peut circuler librement.

 

Les déchets plastiques, charriés par les eaux de ruissellement, viennent obstruer les grilles, les buses et les entrées de caniveaux, formant de véritables bouchons. Le résultat est comparable à une artère obstruée par un caillot de sang. L'eau continue d'affluer, mais ne peut plus être évacuée. La pression monte et les rues se transforment en torrents qui finissent par envahir les rues et habitations riveraines.

 

Les conséquences ne se limitent pas aux dégâts matériels. L'eau stagnante devient « un terrain favorable à la prolifération des moustiques, vecteurs du paludisme, ainsi qu'à la propagation de maladies hydriques comme le choléra, la typhoïde ou la diarrhée », relève l'infirmière Grâce Don.

 

 Le plastique, en clair, ne se contente pas d'inonder la ville. Il met en péril la santé publique. La Côte d'Ivoire dispose pourtant d'un cadre réglementaire interdisant la production et la commercialisation des sachets plastiques non biodégradables. Le problème ne se situe donc pas dans l'absence de lois, mais dans leur faible application sur le terrain.

 

Face à ce phénomène inquiétant, il importe d’agir. Il urge de renforcer les contrôles, sanctionner véritablement les contrevenants par des amendes dissuasives. Mais il convient surtout d’intensifier le curage des caniveaux, en amont de la saison des pluies, plutôt que dans l'urgence des inondations. Prévenir coûtera toujours moins, humainement et financièrement. Alors que chercher à réparer une fois le sinistre occasionné s’avère onéreux.

 

L’État seul ne peut pas tout résoudre. La bataille contre l'asphyxie plastique se gagnera surtout dans les comportements individuels. Chaque sachet jeté dans la rue finit, presque inévitablement, dans un caniveau, puis dans une maison. Il est temps d'en finir avec certaines habitudes, jeter les déchets depuis un véhicule, abandonner les bouteilles plastiques sur la chaussée, voire dans les caniveaux comme des dépotoirs.

 

 Le civisme environnemental n'est pas une option parmi tant d'autres. C'est une condition de survie collective. Abidjan est un patrimoine commun, la vitrine économique du pays, le lieu où des millions de familles vivent, travaillent et espèrent. La laisser sombrer sous le poids des plastiques reviendrait à acter une faillite collective.

 

Chance Hamed Soro kh