Deux ans après l’entrée en vigueur de l’interdiction d’exportation de la noix de cajou brute, les résultats attendus en matière de transformation industrielle tardent à se concrétiser au Bénin. Selon l’expert du marché des fruits à coque Jim Fitzpatrick, une grande partie de la production continue de quitter le pays via les États voisins, mettant en lumière les défis persistants auxquels fait face la filière.
L’interdiction d’exporter la noix de cajou brute, appliquée depuis le 1er avril 2024, n’a pas encore permis au Bénin de développer pleinement l’industrie de transformation locale qu’elle ambitionnait de promouvoir. C’est le constat dressé par Jim Fitzpatrick, consultant spécialisé dans le commerce mondial des fruits à coque, dans un entretien accordé à l’Agence Ecofin.
La mesure découle d’un décret adopté en mars 2022 visant à réserver la matière première aux unités industrielles implantées sur le territoire national, notamment au sein de la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), située dans la commune de Zè, près de Cotonou. Le texte concerne également l’exportation du soja grain.
Toutefois, un régime dérogatoire permet à certains exportateurs agréés d’expédier les noix de cajou par voie maritime lorsque les besoins des transformateurs locaux sont couverts. Cette filière représente un secteur stratégique pour l’économie béninoise, la noix de cajou étant le deuxième produit d’exportation du pays après le coton.
Une grande partie de la récolte continuerait à quitter le pays
Selon Jim Fitzpatrick, malgré les capacités industrielles installées, le pays ne parvient pas encore à absorber l’intégralité de sa production annuelle, estimée entre 170 000 et 180 000 tonnes. D’autres données officielles plus récentes évoquent même une récolte comprise entre 200 000 et 225 000 tonnes.
L’expert estime que moins de 30 % de la récolte de l’année précédente a été transformée localement. Le reste aurait été acheminé vers des pays voisins comme le Togo ou le Nigeria avant d’être réexporté vers les marchés internationaux, notamment l’Inde.
D’après lui, près de 70 % de la production aurait ainsi transité par ces circuits alternatifs, révélant les limites du dispositif actuel.
Cette situation alimente également le phénomène de contrebande. Malgré les mesures de surveillance renforcées aux frontières, les flux informels continueraient d’alimenter les ports voisins, un phénomène déjà observé depuis plusieurs années dans la filière anacarde ouest-africaine.
Pour Jim Fitzpatrick, l’interdiction aurait eu pour effet de déplacer une partie du commerce vers des circuits non officiels, tout en exposant les producteurs à un risque de baisse des revenus. Selon lui, si les prix payés aux producteurs venaient à diminuer durablement, certains pourraient être tentés d’abandonner la culture de l’anacarde au profit d’autres spéculations agricoles.
Une stratégie unique en Afrique de l’Ouest
Le Bénin demeure aujourd’hui le seul pays de la sous-région à avoir opté pour une interdiction totale de l’exportation des noix de cajou brutes.
Dans les autres pays producteurs, les autorités privilégient généralement des mécanismes moins contraignants, comme les taxes à l’exportation ou l’octroi de périodes d’approvisionnement prioritaire aux unités de transformation locales.
La Côte d’Ivoire, principal acteur régional du secteur, a transformé environ 600 000 tonnes de noix de cajou en 2025, représentant près de 82 % des amandes produites en Afrique de l’Ouest. À titre de comparaison, le Ghana a traité environ 15 000 tonnes sur la même période.
Toutefois, plusieurs observateurs estiment qu’il est encore prématuré de tirer des conclusions définitives sur l’efficacité de la réforme béninoise. Selon les estimations du cabinet spécialisé N’kalô, les volumes transformés en Afrique de l’Ouest ont progressé de 51 % en 2025, et le Bénin figure parmi les pays ayant enregistré une forte croissance de leurs capacités de transformation.
Des capacités industrielles encore sous-exploitées
La Zone industrielle de Glo-Djigbé, développée par Sipi-Bénin en partenariat avec ARISE IIP, dispose actuellement de cinq unités industrielles capables de traiter plus de 100 000 tonnes de noix de cajou par an, avec un objectif de montée en puissance à 200 000 tonnes.
À l’échelle nationale, le Conseil international consultatif du cajou évaluait à 130 800 tonnes les capacités installées en 2023. Pourtant, seulement 17 700 tonnes avaient effectivement été transformées cette année-là, soit environ 14 % des capacités disponibles.
Les acteurs du secteur attribuent cette faible utilisation à plusieurs facteurs, notamment les difficultés d’accès au financement pour les transformateurs et la forte concurrence exercée par les acheteurs étrangers.
Le président de l’Interprofession de la filière anacarde, Léopold Lokossou, défend pour sa part la mesure gouvernementale. Selon lui, plusieurs unités industrielles avaient dû interrompre leurs activités faute d’approvisionnement suffisant. L’interdiction vise ainsi à sécuriser l’accès à la matière première et à favoriser la création d’emplois locaux.
Une filière stratégique pour l’économie béninoise
Pour la campagne agricole 2024-2025, les autorités béninoises tablaient sur une production de 225 000 tonnes, soit une hausse de près de 12 % par rapport à la campagne précédente.
Le gouvernement a également fixé le prix d’achat aux producteurs à 375 FCFA le kilogramme, contre 425 FCFA en Côte d’Ivoire, principal concurrent régional.
Si l’interdiction d’exporter la noix de cajou brute traduit la volonté du Bénin de développer une véritable industrie locale de transformation, les défis restent nombreux. Entre contrebande persistante, capacités industrielles encore sous-utilisées et difficultés de financement, la réussite de cette politique dépendra de la capacité des autorités et des acteurs de la filière à créer un environnement suffisamment attractif pour retenir et valoriser la production nationale sur le territoire.
NDC