À Abidjan, les personnes sourdes sont encore confrontées à d’importantes difficultés pour accéder aux soins, aux services publics et accomplir des démarches quotidiennes. Faute d’interprètes en nombre suffisant, communiquer devient souvent un véritable parcours du combattant.

 

Dans une pharmacie d’Abidjan, Gildas est venu chercher des médicaments pour soulager un mal de ventre. Mais atteint de surdité depuis l’âge de 4 ans, le jeune homme a dû multiplier les gestes pendant une dizaine de minutes pour tenter d’expliquer ce dont il souffrait. Face à l’incompréhension de la pharmacienne, il a finalement dû faire appel à son interprète par un appel vidéo WhatsApp.

 

À l’arrivée de celui-ci, la situation a changé en quelques instants. Une minute a suffi pour que Gildas soit compris et pris en charge. Une scène qui illustre les difficultés auxquelles de nombreuses personnes sourdes sont confrontées au quotidien.

 

Se faire comprendre, un défi permanent

 

Pour Gildas Zamble, menuisier, les difficultés commencent dès l’accès aux soins médicaux. La communication avec les professionnels de santé demeure particulièrement compliquée lorsqu’aucun interprète n’est disponible.

 

« Pour voir le docteur, c’est difficile. On pose des questions sur le corps, la maladie, la souffrance, mais lui, il ne sait pas. Quand il y a un interprète qui aide, qui explique au docteur, il peut entendre et puis, quand l’interprète est là aussi, il peut traduire pour le sourd. »

 

Gildas fait partie des 75 000 personnes vivant avec une surdité en Côte d’Ivoire, selon les chiffres évoqués dans ce témoignage. Depuis un an, Israël Mansaré a choisi de contribuer à briser les barrières auxquelles ces personnes sont confrontées.

 

La langue des signes comme moyen d’expression

 

Interprète et psychologue, Israël Mansaré estime que la langue des signes constitue un véritable outil d’inclusion pour les personnes sourdes.

 

« Je me suis rendu compte qu’en tant qu’être humain, on a tous besoin de se faire comprendre, d’exprimer ce dont on a besoin. Malheureusement, nos frères malentendants ont du mal à se faire comprendre. La langue des signes est déjà une langue très bien conçue puisqu’il y a un vocabulaire, une grammaire, l’orthographe et tout. Ça permet à ces derniers d’exprimer leurs besoins. »

 

Pour les personnes handicapées auditives, cette difficulté à communiquer ne se limite toutefois pas au domaine médical. Elle touche également les démarches administratives et de nombreuses situations de la vie quotidienne.

 

Le manque d’interprètes, un obstacle majeur

 

Dans la commune d’Abobo, une association qui compte une centaine de membres recueille régulièrement les frustrations de personnes sourdes. Pour son vice-président, le manque d’interprètes contribue à isoler davantage cette communauté.

 

Dans les services publics comme dans les structures médicales ou administratives, l’absence d’accompagnement adapté peut avoir des conséquences importantes.

 

Mahmoud Ouedraogo, vice-président de l’A.S.M.CI, évoque notamment le cas d’une personne sourde confrontée à des difficultés au parquet d’Abobo.

 

« Au parquet d’Abobo, une personne sourde, ils lui ont donné un nom qui n’était pas son nom, or c’était un élève. Parce qu’au moment où on faisait son PV, il n’y avait pas d’interprète, les gens ne comprenaient pas ce qu’il disait. Donc vous voyez, tout ça les décourage. Ils ne fréquentent pas les services publics. »

 

Pour lui, une meilleure prise en compte des interprètes dans les politiques publiques permettrait aux personnes sourdes de participer davantage à la vie sociale.

 

« Pour que ces personnes-là puissent se sentir dans la société, il faut que nous, les interprètes, l’État de Côte d’Ivoire nous prenne en compte dans toutes ses initiatives et tous ses programmes de développement. »

 

Briser le mur de l’indifférence

 

Derrière les gestes, les regards et parfois les difficultés à se faire comprendre, les personnes sourdes portent un sentiment d’exclusion qui reste souvent invisible. L’accès aux soins, aux services publics et aux démarches du quotidien peut rapidement devenir une épreuve lorsque la communication n’est pas adaptée.

 

La Côte d’Ivoire a encore du chemin à parcourir pour parvenir à une société pleinement inclusive. Pour ces personnes handicapées auditives, l’espoir demeure toutefois intact : celui de vivre dans une société où la surdité ne constituera plus une barrière à l’expression, aux droits et à la participation à la vie collective.

 

KR