Entre assainissement urbain et contestations foncières, les opérations de démolition menées début juin 2026 à Abidjan continuent de susciter de vives réactions. Alors qu’à Vridi 3 les autorités invoquent la lutte contre l’insalubrité et les risques d’inondation, à Koumassi Campement, une démolition présentée comme une initiative privée a conduit à l’ouverture d’une enquête pénale et à l’émission d’un mandat de recherche contre son principal instigateur présumé.

 

La controverse autour des déguerpissements à Abidjan a franchi un nouveau cap avec l’intervention du procureur de la République près le Tribunal de première instance d’Abidjan, Oumar Braman Koné. Dans un communiqué publié le 10 juin 2026, le magistrat a formellement démenti l’existence d’une décision judiciaire autorisant les démolitions réalisées dans le quartier Campement de Koumassi.

 

Le procureur a également annoncé l’ouverture d’une enquête pénale et le lancement d’un mandat de recherche contre Alloui Brou Jacques, présenté comme l’initiateur de l’opération. Une prise de position qui confère à cette affaire une dimension judiciaire majeure, dans un contexte déjà marqué par de fortes tensions autour des questions foncières et de la gestion urbaine.

 

Deux opérations de démolition en l’espace de 48 heures

Les événements se sont déroulés entre le 2 et le 3 juin 2026.

Le mardi 2 juin, les services du District autonome d’Abidjan sont intervenus à Vridi 3, dans le quartier Zimbabwe, situé dans la commune de Port-Bouët. Cette zone, habitée par plusieurs milliers de personnes, figurait depuis plusieurs années parmi les secteurs ciblés par les projets d’assainissement urbain.

 

Selon les autorités du District, cette opération visait à lutter contre l’occupation anarchique de l’espace urbain, réduire les risques d’inondation et améliorer les conditions de sécurité des populations, notamment à l’approche de la saison des pluies.

 

Sur le terrain, cependant, les réactions ont été vives. De nombreux habitants affirment ne pas avoir été officiellement informés avant le début des démolitions. Plusieurs familles se sont retrouvées sans logement, en pleine période d’examens scolaires et au début de la saison pluvieuse.

 

La mairie de Port-Bouët a, elle aussi, exprimé des réserves, dénonçant une intervention menée sans concertation suffisante avec les autorités communales. Cette prise de position a mis en lumière un malaise institutionnel autour de la conduite des opérations de déguerpissement.

 

Le lendemain, mercredi 3 juin, une autre opération de démolition a été menée dans le quartier Houphouët-Boigny de Koumassi, plus connu sous le nom de Campement. Contrairement à l’intervention de Vridi 3, cette opération n’était ni présentée comme une initiative du District autonome ni comme une action municipale, mais comme une démarche privée conduite au nom d’Alloui Brou Jacques, ingénieur des télécommunications à la retraite et ancien élu communal.

 

Koumassi Campement : l’affaire qui soulève de nombreuses interrogations

À Koumassi Campement, les destructions ont provoqué une vague d’indignation. Plusieurs habitations ont été rasées, laissant de nombreuses familles sans abri. Certains occupants affirment vivre sur les lieux depuis plusieurs décennies et assurent n’avoir reçu aucune notification préalable avant l’arrivée des engins.

 

Face à la colère des riverains, la mairie de Koumassi, dirigée par Narcisse Toussaint Balley, s’est rapidement désolidarisée de l’opération, précisant qu’elle relevait d’une initiative privée.

 

Dans le même temps, la ministre de la Cohésion nationale, de la Solidarité et de la Lutte contre la pauvreté, Myss Belmonde Dogo, s’est rendue auprès des sinistrés. Elle a demandé l’arrêt de l’opération et rappelé que le gouvernement n’en était pas à l’origine.

 

Mais c’est surtout la sortie du procureur de la République qui a profondément modifié la perception du dossier. Selon Oumar Braman Koné, la décision de justice invoquée par Alloui Brou Jacques n’autorisait en aucun cas la destruction des constructions concernées.

 

Le parquet indique également que la demande de démolition introduite par l’intéressé avait été rejetée par la juridiction compétente. Plus encore, la procédure initiale ne concernait que cinq habitations, alors que les destructions ont porté sur une zone beaucoup plus vaste.

 

Pour le parquet, cette différence importante soulève des interrogations sérieuses quant à l’utilisation des documents judiciaires présentés pour justifier l’opération.

 

Une enquête pénale ouverte

Dans son communiqué, le procureur ne s’est pas limité à un simple rappel juridique. Il a annoncé l’ouverture d’une enquête portant notamment sur des faits susceptibles d’être qualifiés de troubles à l’ordre public, de voies de fait et de destruction volontaire de biens appartenant à autrui.

 

Un mandat de recherche a également été émis contre Alloui Brou Jacques, présenté comme introuvable.

 

Cette situation soulève plusieurs questions. Comment une opération d’une telle ampleur a-t-elle pu être réalisée avec des engins de démolition et, selon plusieurs témoignages, en présence des forces de l’ordre, si aucune décision judiciaire ne l’autorisait réellement ?

 

L’enquête devra notamment déterminer les responsabilités de chacun et établir si des complicités ou des défaillances institutionnelles ont pu faciliter l’exécution de cette opération.

La présence des forces de sécurité, si elle est confirmée dans les conditions décrites par les populations, constitue l’un des points centraux de l’affaire. Elle suppose que des documents présentés comme base légale de l’intervention ont été considérés comme suffisants, alors que le parquet affirme désormais le contraire.

 

Au-delà du litige foncier, le dossier pose ainsi la question du contrôle de l’exécution des décisions de justice, de la vérification des titres fonciers et du rôle des différents acteurs impliqués sur le terrain.

 

Une crise foncière persistante

Les événements de Vridi 3 et de Koumassi illustrent les difficultés récurrentes liées à la gestion du foncier à Abidjan.

 

Dans plusieurs quartiers populaires, les revendications foncières se superposent à des occupations anciennes, à des droits coutumiers, à des documents administratifs parfois contestés et à des projets de développement urbain.

 

Dans le cas de Koumassi Campement, Alloui Brou Jacques revendique des droits sur une vaste superficie. Toutefois, les conditions d’acquisition et de reconnaissance de ces droits continuent de susciter des interrogations, notamment en raison de ses anciennes fonctions dans la gestion du domaine communal.

 

Pour de nombreux habitants, la préoccupation principale demeure la même : comprendre comment des familles installées depuis plusieurs décennies peuvent être expulsées brutalement sans solution immédiate de relogement et sans procédure clairement comprise.

 

À Vridi 3 comme à Koumassi, les populations dénoncent principalement le manque de concertation, l’absence de notification suffisante, le défaut de recensement transparent et l’insuffisance des mesures d’accompagnement social.

 

Une politique de déguerpissement toujours contestée

Depuis 2024, le District autonome d’Abidjan mène une politique de déguerpissement présentée comme indispensable à la sécurité des populations et à la modernisation de la capitale économique.

 

Sous l’impulsion du ministre-gouverneur Ibrahim Cissé Bacongo, plusieurs quartiers considérés comme exposés aux risques d’inondation, d’éboulement ou d’effondrement ont été ciblés par des opérations de démolition.

 

Des zones telles que Boribana, Banco 1, Colombie, Gesco ou encore Abattoir ont déjà fait l’objet d’interventions similaires.

 

Si les autorités défendent une politique destinée à protéger les populations et à améliorer l’environnement urbain, les organisations de défense des droits humains, certains élus locaux et les habitants concernés dénoncent régulièrement des procédures jugées insuffisamment encadrées.

Malgré l’annonce, en 2024, d’une suspension des déguerpissements hors situations d’urgence, les controverses demeurent et continuent d’alimenter le débat public.

 

Le lourd impact humain

Au-delà des considérations juridiques et politiques, les conséquences humaines restent considérables.

 

À Koumassi Campement, plusieurs familles sinistrées ont été temporairement accueillies dans une école primaire. À Vridi 3, de nombreux habitants ont passé plusieurs jours au milieu des décombres, sans solution immédiate de relogement.

 

La période choisie pour ces opérations a accentué les difficultés. Les démolitions sont intervenues alors que les élèves étaient en pleine période d’examens et au moment où débutaient les fortes pluies.

 

De nombreuses familles affirment avoir perdu leurs biens, leurs documents administratifs, leurs activités génératrices de revenus ou encore leurs moyens de subsistance.

 

Pour les sinistrés, la question dépasse désormais la régularité foncière des terrains. Ils s’interrogent sur les conditions dans lesquelles des populations peuvent être déplacées sans délai suffisant, sans accompagnement social adapté et sans solution durable de relogement.

 

Un test pour la justice ivoirienne

Par sa déclaration, le procureur Oumar Braman Koné a clairement rappelé qu’un droit de propriété ne confère pas automatiquement le pouvoir de procéder à la destruction d’habitations.

 

Dans un État de droit, l’exécution d’une décision judiciaire est strictement encadrée et ne peut être étendue au-delà de ce qu’autorise la loi.

 

Toutefois, cette clarification intervient après les démolitions. Les habitations ont déjà été détruites, les familles déplacées et les préjudices matériels et moraux déjà subis.

 

L’enquête ouverte par le parquet devra désormais établir les responsabilités, identifier d’éventuelles complicités et déterminer les suites judiciaires à donner à cette affaire.

 

L’affaire de Koumassi Campement constitue aujourd’hui un véritable test pour les institutions ivoiriennes. Au-delà des responsabilités individuelles qui pourraient être établies, elle relance le débat sur l’encadrement des opérations de déguerpissement, la protection des droits des populations affectées et la nécessité de concilier modernisation urbaine, respect de la légalité et préservation de la cohésion sociale. Pour les sinistrés, l’attente reste la même : obtenir justice, réparation et garanties afin que de telles situations ne se reproduisent plus.

 

NDC