Les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée se détériorent davantage. Les deux pays s’accusent mutuellement d’agression, tandis que les combats dans la région éthiopienne du Tigré et la présence présumée de soldats érythréens font craindre une escalade militaire régionale.
L’Éthiopie et l’Érythrée ont échangé, vendredi, de graves accusations d’agression militaire, dans un contexte de tensions croissantes autour du conflit au Tigré, dans le nord de l’Éthiopie. Alors que les forces fédérales éthiopiennes affrontent les rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), la situation menace de dégénérer en une confrontation directe entre les deux pays voisins.
Addis-Abeba accuse Asmara de soutenir les rebelles tigréens, qui ont lancé des attaques contre les forces fédérales le mois dernier. Les deux États ont rompu leurs relations diplomatiques et, au cours de la semaine écoulée, des troupes érythréennes auraient été aperçues dans le nord du Tigré. En réaction, l’armée éthiopienne a mené des frappes de drones contre des forces présentées comme érythréennes.
Selon une source étrangère des services de sécurité citée par l’Agence France-Presse (AFP), entre 5 000 et 8 000 soldats érythréens seraient présents dans la région du Tigré. Cette estimation intervient alors que les affrontements se multiplient et que les relations entre les deux pays continuent de se dégrader.
Dans une lettre adressée aux membres du Conseil de sécurité des Nations unies, le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timothewos, a dénoncé un « acte d’agression flagrant », estimant qu’il mettait en jeu le droit de l’Éthiopie à la légitime défense.
De son côté, le ministre érythréen de l’Information, Yemane Gebremeskel, a affirmé sur le réseau social X que son pays était confronté à « une guerre d’agression non provoquée » de la part de l’Éthiopie. Ces déclarations illustrent l’ampleur de la crise diplomatique entre les deux voisins.
Le TPLF recule face à l’armée éthiopienne
Sur le terrain, les forces fédérales éthiopiennes ont repoussé les combattants du TPLF et pris le contrôle de Mekelle, capitale régionale du Tigré, selon les informations rapportées cette semaine. Ethiopian Airlines a annoncé la reprise de ses vols vers cette ville à compter du 11 octobre.
D’autres signes font état d’un recul des rebelles. Des témoins interrogés vendredi par l’AFP ont indiqué que le TPLF avait également perdu le contrôle de deux villes, Shire et Adigrat.
À Shire, un travailleur humanitaire a rapporté que les combattants du TPLF et les responsables de l’administration locale avaient quitté la ville mercredi. Il a également fait état de pillages ayant donné lieu à des violences meurtrières.
« Des pillards sévissent dans la ville, et quatre personnes ont été tuées et onze blessées lors d’un échange de tirs lié à ces pillages », a-t-il déclaré à l’AFP, précisant que les forces pro-gouvernementales n’étaient pas encore entrées dans la localité.
À Adigrat, des forces érythréennes auraient été aperçues ces derniers jours avant d’être visées par des frappes de drones éthiopiens, selon un observateur du conflit et des témoins. Un responsable tigréen appartenant à une faction dissidente du TPLF a, pour sa part, indiqué que les rebelles battaient en retraite en direction de Sheraro, une ville proche de la frontière érythréenne.
Pour Kjetil Tronvoll, spécialiste régional à l’Oslo New University College, le TPLF est « en train de s’effriter ». Il évoque un moral en baisse et une frustration croissante à l’égard de la direction du mouvement. « Beaucoup font défection et retournent dans leurs villages », a-t-il expliqué à l’AFP.
L’expert estime également que le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, pourrait ne pas limiter ses opérations à la région du Tigré. « Je ne pense pas que (le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed) s’arrêtera à la frontière », a-t-il déclaré.
L’accès à la mer Rouge, un autre sujet de tension
Au-delà des affrontements au Tigré, les ambitions maritimes de l’Éthiopie constituent une source supplémentaire de tensions entre les deux pays. Enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie défend régulièrement son droit à disposer d’un accès direct à la mer.
Cette revendication suscite des inquiétudes à Asmara, qui y voit une possible menace contre sa souveraineté, notamment sur le port d’Assab, situé sur la mer Rouge.
Le ministre érythréen de l’Information a ainsi dénoncé « cet engouement hystérique pour la mer Rouge », qu’il a replacé dans le contexte de précédentes intentions qu’il attribue à l’Éthiopie de mener une guerre d’invasion contre son pays.
Les autorités éthiopiennes et érythréennes n’ont pas répondu aux demandes de commentaires de l’AFP sur ces derniers développements.
Des relations autrefois rétablies, désormais dégradées
Les tensions actuelles s’inscrivent dans une histoire marquée par des affrontements frontaliers particulièrement violents. Après l’indépendance de l’Érythrée en 1993, les deux pays se sont affrontés lors d’une guerre meurtrière entre 1998 et 2000.
Leurs relations s’étaient ensuite améliorées avec l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018. L’Érythrée avait même combattu aux côtés de l’armée éthiopienne durant la guerre civile de 2020 à 2022 contre le TPLF.
Cependant, la fin de ce conflit n’a pas permis de maintenir durablement cette coopération. Mécontente des conditions dans lesquelles la guerre s’est achevée et préoccupée par les intentions attribuées à Addis-Abeba, l’Érythrée a progressivement pris ses distances avec son voisin.
La rupture diplomatique, les accusations d’intervention militaire et les revendications éthiopiennes concernant l’accès à la mer Rouge alimentent désormais les craintes d’une nouvelle confrontation. Alors que les combats se poursuivent au Tigré, l’évolution de la situation pourrait peser lourdement sur la stabilité de la Corne de l’Afrique.