Malgré les nombreuses opérations de démantèlement, les arrestations et la destruction de matériels, l’orpaillage illégal ne cesse de s’étendre en Côte d’Ivoire. Ce phénomène dépasse maintenant la simple exploitation clandestine de l’or, avec des enjeux économiques, environnementaux, sociaux et sécuritaires qui compliquent la lutte.

 


 

Ces dernières années, l’État a renforcé ses actions. Les forces de sécurité interviennent régulièrement dans plusieurs régions, détruisant ou saisissant les équipements utilisés pour l’extraction illégale comme les dragues, motopompes, concasseurs ou compresseurs. Des personnes impliquées sont arrêtées et poursuivies.

 

Entre 2021 et le premier semestre 2026, plus de 8 500 sites ont été déguerpis et 4 474 personnes traduites devant la justice, dont la majorité sont des étrangers. Pourtant, l’activité persiste et gagne du terrain, ce qui soulève la question : comment les sites détruits peuvent-ils augmenter alors même qu’ils sont régulièrement fermés ?

 

Un élément important est le gain économique lié à l’or, dont le prix élevé rend l’exploitation rentable. Dans certaines zones rurales, l’orpaillage offre un revenu rapide, parfois supérieur à celui de l’agriculture. Cela attire travailleurs, fournisseurs, acheteurs et financiers.

 

Ainsi, détruire un site ne signifie pas que le réseau financier qui le soutient disparaît. Les investisseurs peuvent ouvrir d’autres sites ou remplacer le matériel détruit. Le vrai défi est d’identifier ceux qui financent l’achat des équipements, fournissent le carburant, organisent la logistique et achètent l’or illégal, ainsi que la manière dont cet or entre dans les circuits commerciaux. Tant que ces acteurs ne sont pas ciblés, les opérations touchent surtout les exécutants et non tout le système qui alimente l’orpaillage clandestin.

 

L’ancrage local joue aussi un rôle. Pour fonctionner, une exploitation illégale a besoin d’accès à la terre, de main-d’œuvre et parfois de l’appui de propriétaires terriens ou de membres de la communauté qui profitent des revenus générés.

 

Cela pose une question sociale : comment offrir d’autres options économiques aux populations dépendantes de cette activité ? Quand l’agriculture est peu rémunératrice ou l’emploi rare, l’orpaillage devient une alternative financière immédiate. La répression seule, sans possibilités économiques légales, a du mal à décourager cette dépendance.

 

La géographie du pays complique aussi la surveillance. Les sites illégaux sont souvent dans des zones difficiles d’accès, comme les forêts ou les berges de rivières, ce qui rend difficile pour les forces de sécurité de rester présentes partout en même temps.

 

L’orpaillage illégal touche presque toutes les régions ivoiriennes, ce qui demande des moyens importants en personnel, logistique et technologie pour une surveillance efficace.

 

Pour améliorer la détection, l’État utilise désormais des drones, qui aident à localiser les sites clandestins et à préparer les interventions. Mais localiser un site ne suffit pas , il faut aussi contrôler la zone après son démantèlement pour empêcher les exploitants de revenir.

 

L’urgence écologique est évidente , cette activité détruit les sols, la végétation, dégrade les terres agricoles et menace les cours d’eau. L’usage de produits dangereux dans certaines opérations met aussi en danger les populations et les écosystèmes.

 

Après le départ des orpailleurs, les dégâts restent visibles des années, avec des sols retournés, des fosses abandonnées et des terres difficiles à cultiver, ce qui handicape les communautés locales. Pour cela, la Côte d’Ivoire a lancé des projets de cartographie et de réhabilitation des zones détruites, à Daoukro et Bouaflé notamment, pour mieux identifier les endroits touchés et préparer leur restauration.

 

Mais restaurer les terres ne suffira pas si de nouveaux sites continuent d’être créés. La lutte doit donc dépasser les simples actions de destruction sur le terrain.

 

La traçabilité de l’or devient essentielle. Tant que l’or illégal peut être vendu facilement et intégrer les circuits commerciaux, l’activité restera rentable. Contrôler les achats, identifier l’origine de l’or et surveiller les intermédiaires pourraient attaquer les réseaux sur leurs sources de revenus.

 

La Côte d’Ivoire en est donc à une étape où la démolition des sites doit s’accompagner d’une stratégie plus large, qui combine répression, collecte d’informations financières, suivi de l’or, contrôle des équipements, surveillance des territoires, poursuite des commanditaires, sensibilisation des populations, formalisation de certaines activités artisanales et création d’alternatives économiques.

 

Les équipements détruits lors des opérations ne sont que la partie visible du phénomène. Derrière chaque site, des réseaux financiers et logistiques permettent à l’activité de se relancer après le passage des forces de sécurité.

 

Le vrai défi est donc de comprendre et de démanteler cet écosystème économique qui soutient l’orpaillage irrégulier. Tant que l’or clandestin pourra être vendu, que des financements permettront de remplacer le matériel détruit et que des populations y trouveront un meilleur revenu que dans les activités légales, la répression seule risque de déplacer le problème sans le résoudre.

 

Après plus de 8 500 sites déguerpis depuis 2021, la persistance du phénomène montre que la bataille contre l’orpaillage illégal ne se gagnera pas seulement sur le terrain.

 

Elle dépendra aussi du contrôle des financements, des circuits de commercialisation, de la traçabilité de l’or, mais aussi de la capacité de l’État à restaurer les terres et à proposer aux communautés des alternatives économiques durables.

 

 

Analyse de Sidibé Ben Yacouba