Après des décennies de service, de nombreux retraités ivoiriens peinent à vivre dignement avec des pensions souvent insuffisantes face à la cherté de la vie. À Abobo, d’anciens travailleurs du secteur privé et de la fonction publique racontent leur quotidien, entre sacrifices, solidarité familiale et attentes vis-à-vis des pouvoirs publics.

 

 Dans une modeste cour familiale du quartier Samaké, Kanté Boikary reçoit ses visiteurs avec le sourire. Derrière cette sérénité apparente se cache pourtant une réalité bien plus difficile. Ancien agent de sécurité à la Polyclinique internationale Sainte Anne-Marie (PISAM), cet homme de 73 ans tente, depuis son départ à la retraite en 2019, de faire face aux nombreuses charges qui pèsent sur son foyer.

 

 

Comme lui, plus d'un million de retraités affiliés à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) vivent aujourd'hui avec des pensions qui ne couvrent pas toujours leurs besoins. Selon le ministre de l'Emploi et de la Protection sociale, Adama Kamara, la Côte d'Ivoire comptait environ 1,1 million de retraités affiliés à la CNPS en novembre 2022.

Une pension vite absorbée par les dépenses

 

Né le 20 février 1953 à Missamahana, dans la sous-préfecture de Tienko (région du Folon), Kanté Boikary a consacré près de trente ans de sa vie à la PISAM après avoir exercé à la Société de gestion et de financement de l'habitat (SOGEFIHA) puis à Blohorn.

 

Aujourd'hui, son quotidien est rythmé par les calculs pour boucler les fins de mois. Avec une pension mensuelle de 42 000 francs CFA, dont 35 000 francs sont consacrés au paiement de son loyer, il lui reste peu de ressources pour faire vivre les huit personnes composant son foyer.

Le retraité nourrit un profond regret : celui de ne jamais avoir pu construire sa propre maison.

« Le directeur de la CNPS d'Abobo m'avait conseillé d'acheter un terrain avec mon rappel afin de construire. Malheureusement, je n'ai jamais perçu ce rappel. Je ne savais pas qu'il fallait constituer le dossier six mois avant le départ à la retraite », confie-t-il.

Le parcours du combattant des retraités du privé

 

Pour obtenir sa pension, Kanté Boikary a dû reconstituer l'ensemble de sa carrière professionnelle. Ayant travaillé successivement à la SOGEFIHA entre 1973 et 1980, puis à Blohorn de 1982 à 1990, avant d'intégrer la PISAM, il a été contraint d'effectuer de nombreuses démarches administratives dans chacune de ces entreprises afin de compléter son dossier.

Ces procédures, entreprises en février 2019, ne se sont achevées qu'à la fin de l'année 2022.

En attendant, cet ancien travailleur a pu compter sur le soutien de son entourage. L'un de ses fils, douanier, prend en charge une partie des dépenses familiales, notamment le paiement du loyer. À cela s'ajoutent les dons en vivres de personnes de bonne volonté, particulièrement pendant les périodes de fêtes.

Les retraités du public confrontés aux mêmes réalités

À quelques kilomètres de là, deux anciennes enseignantes partagent les mêmes inquiétudes.

 

L'institutrice Touré épouse Traoré, retraitée depuis 2011 après avoir débuté sa carrière en 1982, et Koné Aïssata, ancienne enseignante de lycée admise à la retraite en 2022, vivent également à Abobo.

 

Si elles reconnaissent que les formalités administratives auprès de la Caisse générale de retraite des agents de l'État (CGRAE) sont moins contraignantes que celles rencontrées dans le privé, elles estiment que la baisse des revenus constitue leur principale difficulté.

 

« Lorsque nous étions en activité avec l'intégralité de notre salaire, il était déjà difficile de faire face aux charges de la famille. Ce n'est certainement pas à la retraite que la situation devient plus facile », déplore Touré épouse Traoré, mère d'une famille de neuf personnes.

 

À cette préoccupation financière s'ajoute celle de la santé. Selon elle, la prise en charge médicale devient plus compliquée à partir d'un certain âge, notamment lorsque l'assurance ne couvre plus certains retraités au-delà de 70 ans.

 

Des avancées saluées, mais des attentes persistantes

 

Malgré les difficultés, plusieurs retraités reconnaissent les progrès enregistrés ces dernières années. Tous saluent notamment la régularité du paiement des pensions, un point qui constitue aujourd'hui un motif de satisfaction aussi bien chez les retraités du secteur privé que chez ceux de la fonction publique.

 

Du côté de la CGRAE, Koné Aïssata souligne que les procédures administratives sont généralement facilitées grâce à la disponibilité des documents nécessaires au niveau de la Fonction publique et de la caisse de retraite.

 

L'appel à une retraite plus digne

 

Face à l'augmentation constante du coût de la vie, les retraités formulent néanmoins plusieurs doléances. La première concerne la revalorisation des pensions, jugée indispensable pour préserver leur pouvoir d'achat.

Ils plaident également pour une couverture sociale à vie, afin de bénéficier d'une meilleure prise en charge médicale à un âge où les dépenses de santé deviennent plus importantes.

 

Pour les anciens travailleurs du secteur privé, une autre priorité demeure : simplifier les procédures administratives et réduire les délais de traitement des dossiers afin que les nouveaux retraités puissent percevoir rapidement leurs droits.

 

Une nouvelle vie à reconstruire

 

Après des décennies de travail, la retraite est souvent perçue comme le temps du repos bien mérité. Mais pour de nombreux Ivoiriens, elle marque surtout le début d'une nouvelle lutte : celle de préserver leur dignité malgré des revenus limités et des charges qui, elles, ne prennent jamais leur retraite.

 Entre solidarité familiale, résilience et appels à une meilleure protection sociale, les retraités espèrent voir leurs conditions de vie davantage prises en compte dans les politiques publiques.

 

SY