À chaque période sensible de la vie politique ivoirienne, la même rumeur ressurgit : celle de la prétendue mort du président de la République, Alassane Ouattara. Relayée par plusieurs comptes anonymes sur TikTok, Facebook et d'autres plateformes numériques ( ICI, ICI, ICI, ICI), amplifiée sur les réseaux sociaux et parfois soutenue par des contenus manipulés ou générés par intelligence artificielle, cette désinformation continue d'alimenter les débats publics malgré les nombreux démentis et opérations de vérification des faits menés au fil des années.
Ces derniers jours, une nouvelle vidéo virale diffusée sur TikTok par le compte « lhomme.de.verit.2 » a relancé cette vieille rumeur. La publication montre plusieurs photographies du chef de l'État accompagnées d'une capture d'écran présentée comme provenant de France 24. En fond sonore, une voix off annonce le décès du président ivoirien. La vidéo utilise également une voix attribuée à l'actuel président de l'Assemblée nationale afin de renforcer artificiellement la crédibilité du message.

Vérification : aucune preuve du décès du chef de l'État
Les vérifications effectuées dans le cadre de cette enquête n'ont permis d'identifier aucun élément crédible confirmant cette affirmation.
Au moment de notre analyse, aucun communiqué officiel de la Présidence de la République n'annonce le décès du chef de l'État. Aucun communiqué du gouvernement ivoirien ne fait état d'un tel événement. Aucun média national ou international reconnu n'a publié une information allant dans ce sens. Les canaux officiels de la Présidence continuent par ailleurs de diffuser les activités institutionnelles du président.
L'affirmation relayée dans cette vidéo ne repose donc sur aucune preuve vérifiable.
Une rumeur qui revient de manière cyclique
Ce n'est pas la première fois qu'Alassane Ouattara est déclaré mort sur internet. Depuis plusieurs années, des publications similaires apparaissent régulièrement sur Facebook, TikTok, WhatsApp et certaines plateformes numériques peu soucieuses des règles de vérification de l'information.
Le 1er avril 2025, une publication virale a faussement attribué à la page France 24 l'annonce du décès du président Alassane Ouattara. Le contenu, largement partagé sur les réseaux sociaux, utilisait un visuel imitant la charte graphique du média afin de donner une apparence de crédibilité à l'information. Face à la propagation de cette fausse nouvelle, France 24 avait été contrainte de publier un démenti officiel, précisant qu'elle n'avait jamais diffusé une telle information.

Source: page de facebook de France 24
Cet épisode illustre une méthode récurrente utilisée par les auteurs de désinformation : détourner l'image de médias reconnus afin de renforcer artificiellement la crédibilité de contenus trompeurs. Malgré les démentis successifs, ce type de rumeur continue de réapparaître à intervalles réguliers sur les réseaux sociaux.
Après vérification, plusieurs médias et organisations de fact-checking avaient démontré que le visuel était falsifié. Dans d'autres cas, de faux contenus attribués à Jeune Afrique ou à d'autres médias internationaux ont également été utilisés pour tenter de crédibiliser cette même rumeur.
Cette répétition illustre une stratégie classique de désinformation : recycler régulièrement un même récit afin de lui donner une apparence de crédibilité par la répétition.
Les indices de manipulation observés dans la vidéo
Premièrement, la vidéo ne cite aucun communiqué officiel, aucun document authentifiable ni aucune source journalistique identifiable. Deuxièmement, la capture d'écran présentée comme provenant de France 24 ne correspond à aucune publication retrouvée sur les plateformes officielles du média.
Troisièmement, plusieurs éléments peuvent laisser penser à l'utilisation d'une voix générée artificiellement : une intonation uniforme, un rythme particulièrement régulier, l'absence de respiration naturelle et certaines transitions vocales peu réalistes. Bien que ces éléments ne constituent pas à eux seuls une preuve absolue du recours à l'intelligence artificielle, ils correspondent à des caractéristiques fréquemment observées dans les contenus audio synthétiques.
Enfin, le contenu émane d'un compte TikTok qui ne présente aucun élément permettant d'établir une activité journalistique professionnelle ou un accès privilégié à des informations institutionnelles.
La recette classique des fausses annonces de décès
Les spécialistes de la désinformation considèrent les fausses annonces de décès comme l'une des formes les plus anciennes de manipulation de l'information. Le mécanisme est simple : provoquer une réaction émotionnelle immédiate afin d'encourager le partage avant la vérification.
L'annonce de la mort d'une personnalité politique, religieuse, sportive ou artistique constitue un sujet particulièrement propice à la viralité. Les motivations peuvent être diverses : recherche de visibilité, augmentation du nombre d'abonnés, monétisation de l'audience, instrumentalisation politique ou encore création d'un climat d'incertitude.
Dans le cas des dirigeants politiques, ces rumeurs peuvent également chercher à semer le doute au sein de la population et à fragiliser la confiance envers les institutions.
L'intelligence artificielle, nouvel outil des faussaires numériques
Le développement des technologies d'intelligence artificielle a profondément transformé les méthodes de production de contenus trompeurs. Aujourd'hui, quelques minutes suffisent pour imiter la voix d'une personnalité publique, fabriquer un faux bulletin d'information ou créer une déclaration entièrement fictive.
Cette démocratisation des outils de génération de contenu rend les opérations de manipulation plus accessibles et plus difficiles à détecter pour le grand public. Les experts mettent régulièrement en garde contre l'utilisation croissante de ces technologies dans les campagnes de désinformation.
Pourquoi ces rumeurs continuent-elles de fonctionner ?
Plusieurs facteurs expliquent leur persistance. La rapidité de diffusion sur les réseaux sociaux joue un rôle majeur. Lorsqu'une information est relayée simultanément par plusieurs comptes, certains internautes peuvent considérer qu'elle est forcément vraie.
Ce phénomène est renforcé par les algorithmes des plateformes numériques qui privilégient souvent les contenus suscitant de fortes réactions émotionnelles. La peur, la surprise ou l'indignation deviennent alors des moteurs puissants de diffusion.
Par ailleurs, de nombreux utilisateurs partagent des publications avant même d'avoir vérifié leur origine ou consulté des sources fiables.
Des conséquences bien réelles
Même lorsqu'elles sont fausses, ces rumeurs peuvent avoir des conséquences importantes. Elles contribuent à la propagation d'un climat d'incertitude, alimentent les spéculations politiques et affaiblissent la confiance envers les institutions.
Dans le cas d'un chef d'État en exercice, une telle fausse annonce peut également perturber le débat public et nourrir des tensions dans un contexte politique sensible.
Au-delà du cas spécifique d'Alassane Ouattara, c'est l'ensemble de l'écosystème informationnel qui se trouve fragilisé lorsque les fausses informations prennent le pas sur les faits vérifiés.
Vérification
Dans le cadre de nos vérifications, nous avons consulté les canaux officiels de la page Facebook de France 24, de la Présidence de la République de Côte d'Ivoire ainsi que ceux de la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI) afin de vérifier l'authenticité de la capture d'écran utilisée dans la vidéo virale.
Nos recherches n'ont permis de retrouver aucune publication correspondant à cette prétendue annonce du décès du président Alassane Ouattara.
Par ailleurs, aucune communication officielle des autorités ivoiriennes ni aucun article publié par des médias nationaux ou internationaux crédibles ne confirme une telle information.
L'analyse de la vidéo diffusée sur TikTok montre qu'elle repose sur des éléments non vérifiables, une capture d'écran dont l'authenticité n'a pu être établie et une bande sonore susceptible d'avoir été générée ou modifiée artificiellement. Aucun élément factuel ne permet donc de corroborer l'affirmation selon laquelle le président Alassane Ouattara serait décédé.
Le fact-checking comme rempart
Face à ce type de contenu, quelques réflexes simples permettent de limiter la propagation de la désinformation. Il convient de consulter les canaux officiels de la Présidence ou du gouvernement, de vérifier si plusieurs médias reconnus relaient l'information, d'identifier l'origine exacte de la publication et de rechercher des preuves crédibles et indépendantes.
La prudence est également de mise face aux contenus utilisant des voix artificielles, des montages spectaculaires ou des captures d'écran non vérifiables.
Une responsabilité collective face à la désinformation
La lutte contre les fausses informations ne peut reposer uniquement sur les journalistes, les fact-checkeurs ou les autorités publiques. Chaque internaute joue un rôle essentiel dans la préservation d'un espace informationnel sain.
L'histoire récente des rumeurs annonçant la mort du président Alassane Ouattara illustre parfaitement les défis auxquels sont confrontées les sociétés modernes face à la désinformation. Plus qu'une simple fausse nouvelle, ce phénomène met en lumière la nécessité de renforcer l'éducation aux médias, la culture de la vérification des faits et la responsabilité citoyenne dans l'usage des réseaux sociaux.
Tant que l'émotion primera sur la vérification, les fausses annonces de décès continueront de prospérer sur les réseaux sociaux. Le cas d'Alassane Ouattara rappelle qu'à l'ère numérique, la vigilance demeure le meilleur antidote contre la désinformation.
«Cette publication a été produite par Sidibé Yacouba, dans le cadre du projet « Renforcer la Fiabilité de l’Information en Afrique de l’Ouest ». Elle a été produite dans le contexte d’un mentorat de la DW Akademie, avec le soutien technique de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, financée par le Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung (BMZ) et l’Union européenne (UE). Le mentorat respecte l’indépendance journalistique des chercheurs, en leur offrant l’accès à des techniques et des outils avancés. La prise de décision éditoriale reste du ressort du boursier.